POUR EN FINIR AVEC LE MYTHE DE LA RENTABILITÉ

LES HABITS NEUFS DE LA SODEC Le 31 mars dernier, dans sa toute première allocution publique en tant que président et chef de la direction de la SODEC, M. François Macerola s’est inquiété du positionnement de la Société d’État et a déclaré ceci : « La phrase qui dit que la SODEC est dévouée au cinéma d’auteur devra disparaître au profit d’une SODEC dévouée au cinéma et à la diversité des styles et des genres. (...) Je ne vois pas pourquoi la SODEC serait moins fière d’investir dans De père en flic que dans J’ai tué ma mère de Xavier Dolan. Je ne veux pas que les films rentables soient laissés à Téléfilm »(1). Mais quels sont donc ces films « rentables » dont parle M. Macerola, et qui, de plus, seraient « laissés » à Téléfilm? Il faut savoir que pour assurer sa rentabilité, un film doit générer des revenus équivalant, en moyenne, à quatre fois son coût de production (2). Ainsi, par exemple, de 2005 à 2009, les cinq « films locomotives » – ces films lancés à grand frais chaque été et qui récoltent les recettes au guichet les plus élevées, tel De père en flic en 2009, cité en exemple par M. Macerola – ont un coût moyen de production s’élevant à 6.1 millions de dollars (3). Il leur faut donc générer un revenu moyen de vingt-quatre millions de dollars, via les recettes au guichet, l’exploitation DVD et les ventes à l’international, pour couvrir leurs frais et rembourser leurs investisseurs, ce qui est rarissime, comme en témoignent les rapports d’investissement publiés chaque année par Téléfilm Canada. Hormis Les invasions barbares et peut-être La grande séduction, existe-t-il un seul long métrage québécois produit au cours des vingt dernières années, ayant réussi à rembourser complètement ses investisseurs publics? Étant donné l’étroitesse de notre marché et les obstacles inhérents à l’exportation, nos films – mais aussi notre télévision, notre chanson, notre théâtre et notre littérature, pour ne nommer que les arts les plus « populaires » – ne peuvent exister, dans toute leur diversité, qu'avec le soutien de l'État. Orienter l’industrie cinématographique sur une quasi impossibilité statistique nous apparaît aberrant. La rentabilité vantée par M. Macerola est donc un leurre, tout comme sa crainte que la SODEC ne soit identifiée qu’au cinéma d’auteur. Qu’on en juge plutôt: des cinquante films ayant connu le plus grand succès au box office au cours des cinq dernières années, quarante-trois ont bénéficié de l’investissement de la SODEC en production (les sept films exclus étant Les boys 4, Roméo et Juliette PQ, Les voisins Dhantsu et Soie, ainsi que trois films n’ayant pas non plus reçu de financement de Téléfilm Canada soit À vos marques party 2, Bluff et C’est pas moi c’est l’autre). Pour bien comprendre la portée des déclarations de M. Macerola et la nature de nos préoccupations, il est important de savoir qu’il a été directeur de Téléfilm Canada de 1995 à 2001, et que le régime des enveloppes à la performance a été instauré sous sa direction. On se rappellera que ces enveloppes, pouvant s’élever jusqu’à 3.5 millions de dollars, sont octroyées automatiquement, sans que les scénarios ne soient évalués, aux producteurs et distributeurs dont les films obtiennent la recette au guichet la plus élevée, sans égard à leur coût de production et de mise en marché. Cette politique controversée équivaut à la privatisation de près de la moitié des fonds publics investis par Téléfilm au profit de quelques grosses compagnies, et favorise presque exclusivement des films s’alignant sur des critères strictement commerciaux, et ce trop souvent, au détriment de la qualité culturelle des projets. Contrairement à ce que M. Macerola laisse entendre, c’est à la SODEC que l’on retrouve un réel appui à la diversité des styles et des genres cinématographiques. En effet, en plus de soutenir la grande majorité des films s’illustrant au box office, la SODEC est un investisseur décisif dans la plupart des films se distinguant dans les festivals québécois, canadiens et étrangers. Ainsi, au cours de l’année 2009, on a pu voir les films J’ai tué ma mère de Xavier Dolan et Polytechnique de Denis Villeneuve, tous deux sélectionnés à la Quinzaine des réalisateurs à Cannes, qui ont également obtenu de nombreux honneurs, ici comme ailleurs, mais aussi Nuages sur la ville de Simon Galiero, prix Focus- Cinémathèque québécoise, remis au meilleur long métrage canadien au Festival du nouveau cinéma, et Les signes vitaux de Sophie Deraspe, prix du meilleur long métrage canadien au Festival de Whistler, également en sélection officielle au prestigieux Festival de Rotterdam. Tous ces films primés, dont trois sont à très petits budgets, ont été refusés par l’équipe d’analystes de Téléfilm Canada, et n’auraient donc pu voir le jour sans l’appui éclairé de la SODEC. Pour finir, deux documentaires à très petit budget, dont les structures financières les rendaient non éligibles à l’aide de Téléfilm, se sont distingués à l’étranger cette année. L'encerclement de Richard Brouillette a récolté sept prix prestigieux dans plus de dix festivals internationaux, et La belle visite de Jean-François Caissy a été sélectionné au Forum de Berlin et à Visions du réel à Nyon. Ces films, financés par le programme d'aide aux jeunes créateurs de la SODEC, sont un autre exemple de la diversité des styles et des approches favorisée par la société d’État. Au cours de son allocution, M. Macerola a précisé n’avoir aucune intention de réduire la participation de la SODEC dans les films d’auteur; mais à lire son discours, on est en droit de penser que les principales stratégies qu’il entend mettre de l’avant (financement privé, prêts et garantie de prêts, capitalisation, etc.), ne pourront bénéficier qu’aux grosses compagnies de production et de distribution, celles-là mêmes qui profitent déjà des enveloppes à la performance de Téléfilm Canada. On observe d’ailleurs que les trois producteurs et le distributeur nommés à siéger sur le comité de travail sur le co-financement et les partenariats étrangers ont tous bénéficié de ces enveloppes. LA NÉCESSITÉ D’UN CONTRÔLE DES COÛTS M. Macerola souligne avec justesse le fait que l’État québécois a fait plus que sa part dans le financement de notre cinéma, et invite tous les acteurs du milieu à réfléchir à de nouvelles approches: « À nous d’être imaginatifs pour trouver de nouvelles sources de financement »(4). Nous partageons les préoccupations de M. Macerola, mais nous croyons que la course au nouveau financement n’est pas la seule avenue à explorer. Depuis dix ans, le coût de production moyen des films québécois a connu une hausse vertigineuse: on savait déjà que le coût moyen de production avait augmenté de 163% entre 2000 et 2006. En novembre dernier, on apprenait qu’en une seule année, soit de 2007-08 à 2008-09, le coût des longs métrages québécois avait connu une nouvelle hausse de 1.6 millions de dollars(5). Dans un contexte où les fonds publics alloués au cinéma sont non seulement limités mais aussi constamment menacés, étant donné l’état des finances publiques, et au moment où le nombre de projets soumis aux institutions s’est sensiblement accru, il est grand temps de s’interroger: comment une hausse aussi astronomique des coûts de production peut-elle se justifier? Et à qui profite-t-elle? Si nous prenons la parole aujourd'hui, c'est pour affirmer notre amour du cinéma québécois et dire haut et fort notre désir d’une cinématographie nationale originale et diversifiée, ancrée dans notre culture tout en étant ouverte sur le monde. La SODEC est un acteur déterminant dans le succès populaire et critique du cinéma québécois. Nous souhaitons que, sous la direction de M. Macerola, elle continue à jouer pleinement son rôle. (1)François Macerola annonce un grand ménage à la SODEC, Isabelle Paré, Le Devoir, 1er avril 2010. (2)Tout dépendant de sa structure financière, des sommes investies dans sa distribution et de la provenance de ses revenus, sur lesquels le distributeur a une commission variable, selon les marchés et les contrats. (3) Institut de la statistique du Québec, Observatoire de la culture et des communications, 2005 à 2009. (4)Allocution de Monsieur Macerola: http://www.sodec.gouv.qc.ca/discours_acct.pdf, p 5. (5) Les coûts de production en hausse vertigineuse, La Presse, 28 novembre 2009.

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    Arnaud Bourassa-Francoeur, Canada

    4 years ago Comments: -
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    Dominique laquerre, Canada

    4 years ago Comments: Nous n'acceptons pas que notre gouvernement en vienne à ne soutenir que les industries culturelles au détriment de l'art: on ne parle pas de la même chose, l'art et l'industrie culturelle n'ont pas les mêmes fonctions et on ne peut les traiter avec les mêmes critères.
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